lundi 30 décembre 2013

(7)Une nouvelle âme

«Le Docteur Saul a une femme, Ninon, qu'il adore.  Il a deux enfants adolescents, Valeria et Lou, d'un précédent mariage, un chien Paul et deux chats sans-nom.  Pourtant, cet homme intranquille se retrouve dans une forme douloureuse de vertige devant les mille âmes que tout bon médecin de famille doit avoir à charge.  Les mille et une âmes qu'il côtoie, jours après jours, avec exaspération, tristesse, retenue, élan et tendresse.  Mille et une âmes qui se feront l'écho du destin intime du Docteur Saul...»





Une nouvelle âme
 




1.


«Bon! Puisqu'il le faut... »

«Debout! Bouge!Allez!»

           «Hop!!!»
         
            ...

 
Ninon, une Gitane à peine en équilibre dans le coin de sa grande bouche,  attache ses dormeuses de perles.  Ses deux mains levées viennent dévoiler  un mince liséré de chair pâle, en diagonal entre l'avant de l'épaule et le creux de l'aisselle.  La chair de Ninon joue à cache-cache  avec le boléro de fine laine noire et la robe de soie grise.  L'odeur obsédante de Coco Mademoiselle, trainant profond dans le décolleté très nu de sa robe mordorée  «mmmmmmmmmmmm...»,  fait chavirer Saul.

Et tue ce qui lui reste de résistance...

-C'est bien parce que tu es magnifique que je me lève pour ce réveillon du Nouvel An! Tu sais toujours trouver les meilleurs arguments, ma chérie, je ne comprends vraiment pas comment tu t'y prends à la fin! glousse Saul, enlaçant par derrière la taille de son épouse au miroir «Cause you've touched her perfect body/with your miiiiiiind...» chantonne-t-il, les yeux rivés sur le corps de Ninon,  Leonard Cohen derrière lui.
-Disons qu'avec un mari aussi adorablement névrosé, il est plus que préférable d'avoir le Grand Art de savoir clouer le bec et d'éviter toute forme de contre-argumentation! ajoute Ninon, qui se retourne  pour déposer ses lèvres sur celles de Saul.  Évidemment, je ne veux plus rien entendre de vos défaites pour ne pas aller fêter, Docteur Saul!  Sinon, je vous laisse geindre seul dans notre vaste lit sans l'ombre de ma présence! ajoute-t-elle, toute parée de beauté, de sa crinière châtain au bout de ses hauts escarpins.

...

«... Alors, allons-y!»


2.

Pour Saul, chacune des secondes scandées «dix-neuf-huit-sept-six-cinq-quatre-trois-deux... UN...!» marquent encore davantage ce salopard de temps qui passe.  Tout ce qu'il n'a pas réalisé.  Tout ce qu'il a échoué.  Ses tempes grises et ses érections trop souvent douteuses. 
Sa lumineuse Ninon s'en fout.  Tout comme elle se fout des grisailles de son époux.  Ninon ne s'occupe que de la fête et de sa musique,  peu en importe le temps arbitraire, sa flute de champagne bien mousseux dans la main droite.   Irrésistiblement Libre.  Et se gorge de la chaleur bien réelle de l'amour et de l'amitié  «Le reste, vraiment, c'est des conneries Saul! Tu devrais bien le savoir, non?».

Sous sa chemise de flanelle à carreaux rouges et noirs, Saul tente de faire Bella Figura malgré la sueur, et de survivre au bond soudain « Bop!» dans ce nouveau futur beaucoup trop proche qui le bouscule.
«... BONNE ANNÉEEEEEEEEEE!!!»

...

-Saullll! Mais c'est toi? Tu me reconnais? Je n'en crois pas mes yeux!
-Juliette? Juliette... c'est bien toi? Ah ben dis-donc, ça c'est incroyable! Mais qu'est-ce que tu fais ici? s'exclame Saul, projeté soudain «Bing!Bang!» dans son passé très antérieur, au moment précis où sonne minuit et le début de la nouvelle année. Ninon est déjà sur la piste de danse, les Rita Mitsouko affolant ses longues jambes.
-Tu veux un whisky Saul? Tu n'as vraiment pas l'air bien tout à coup! Tu es livide! dit Juliette qui se sert  aussi.
-Juliette... marmonne Saul, avalant d'une seule rasade son whisky Glenfiddich beaucoup trop fort. 
-Je ne suis pas sure que nous devrions trinquer à quelque chose ce soir, hein Saul? J'imagine que tu te sens un peu coupable, là,  tout à coup, non? Et ce serait à peu-près le temps mon petit Docteur! Parce que tu m'en as fait drôlement baver autrefois, sur les bancs de la fac de médecine...  J'imagine que tu te souviens bien? insiste Juliette, le ton de sa voix de plus en plus menaçant, remplissant une nouvelle fois leur verre.
-Mais Juliette... c'est de l'histoire ancienne tout ça....
-Il n'y a pas de mais, Mister Zigoto! Nous devions même emménager ensemble, de ça tu te rappelles sans doute? J'avais abandonné mes projets de résidence en psychiatrie pour te suivre dans le fond de l'Abitibi, où tu venais d'avoir un poste à l'urgence!  J'avais tout déménagé, toute seule, et fait la longue route sous la tempête de neige.  Traverser l'interminable Parc de la Verandrye.  Pour trouver quoi? Pour trouver qui? hurle maintenant Juliette, désinhibée par trop d'alcool et furieuse devant l'air de poule mouillée de Saul.  Pour te trouver TOIIIIIII, ESPÈCE de CONNARD, au lit avec ma meilleure COPINEEEEEE!!!!!! crie Juliette, lui lançant le restant de son verre au visage.

3.

«Et merde... c'est plus qu'un faux bond qu'il me fait ce foutu coeur...» pense Saul, du whisky plein les cheveux, son passé minable largué en pleine gueule.  Il dépose sa main gauche sur son thorax qui se sert de façon spasmodique.  La douleur irradie, lancinante, jusqu'à sa gorge et tout le long de son bras gauche.  Saul commence à respirer difficilement, la douleur l'étreignant de plus en plus fort.  
«Mais c'est pas vrai...»

Juliette, hystérique,  est amenée au deuxième étage.  Les éclats de verre sont ramassés rapidement.  On s'attroupe autour de Saul, étendu au sol.  
-Qu'est-ce qui se passe ici à la fin? Saul, tu n'as pas l'air bien! Vite, le téléphone, j'appelle l'ambulance! assure Ninon.

La douleur s'éloigne tout aussi vite.  Dans les bras de Ninon, Saul s'apaise.  Il se dit que de tous les Nouvel An de sa vie,  c'est celui qui a le plus merdé.  Que rester au lit aurait sans doute été la meilleure option.   Il se dit que son coeur est encore plus pourri qu'il ne le pensait.  Et il n'en est même pas si étonné.

Mais ce soir, malgré les détraques de ses artères coronariennes, malgré la trahison faite autrefois à Juliette, malgré ses inconduites impardonnées,   il n'y aura 

aucune raison de consultation.

Et qu'à défaut d'un nouveau coeur, d'un passé impossible à rabibocher, tout ce qu'il pouvait faire était de se fabriquer 

une nouvelle âme

Et prier (très fort) pour le reste.... 

jeudi 19 décembre 2013

(6)L'Âme-Noisette

«Le Docteur Saul a une femme, Ninon, qu'il adore.  Il a deux enfants adolescents, Valeria et Lou, d'un précédent mariage, un chien Paul et deux chats sans-nom.  Pourtant, cet homme intranquille se retrouve dans une forme douloureuse de vertige devant les mille âmes que tout bon médecin de famille doit avoir à charge.  Les mille et une âmes qu'il côtoie, jours après jours, avec exaspération, tristesse, retenue, élan et tendresse.  Mille et une âmes qui se feront l'écho du destin intime du Docteur Saul...»








L'Âme-Noisette


 Casse-Noisette
Ballet-féérie
Tchaïkovski
1892



1.

Il faudra bien que le chien Paul finisse par entendre raison!

C'en était plus qu'assez!

«Ça S-U-F-F-I-T!!!»  
«Tu ferais drôlement mieux d'ouvrir grand tes deux membranes tympaniques et d'activer au plus vite tes marteaux et ta cochlée, Mademoiselle Dog, parce que sinon tu peux être certaine que tes longues oreilles toutes roses, elles finiront en purée de dinde de Noël!» menace Saul, tirant vers le haut les deux pavillons poilus du chien Paul.  Ce qui lui donne une bête tête de souris.  Des yeux bridés de chinois. Et une sale gueule d'enterrement... 

Le chien Paul, seule toute la journée devant son néant existentiel, s'en prenait forcément à la maison;  les divans, les coussins, les chaussures, les portes, les moulures de bois, mais surtout tous les fils des  caisses de son.
-Mais papa! C'est tout de même génial que le chien Paul aime autant la musique non? s'exclame Lou, tentant de défendre son chien. 
-Et peut-être même que ça lui permet de danser quand on n'est  pas là? renchérit Valeria, solidaire de son petit frère 
- Il y a plein de très petites souris, un gros méchant rat, les trois moutons frisés blancs  et quelques rennes  qui dansent dans le Casse-Noisette,  mais pas l'ombre d'un chien à ce que je sache! rétorque Saul furieux, avant d'amener Ninon, Valeria et Lou, fous de joie,  à la représentation du samedi soir et de cacher soigneusement tous les fils dans l'armoire.
«Na!!! Tant Pis pour toi!!!» fait Saul vengeur, un dernier regard lancé à la bête indomestiquée, les deux oreilles en forme de stalactite encadrant son visage «Wouf!» soudain vidé d'expression (enfin, si on peut dire!).

Saul en a sérieusement marre du chien Paul et de ses conneries.   Le bestiaire magique et  la multitude des tutus orange-dragée et bleu poudre-neige des Grands Ballets lui donne la nauséeSaul en marre de la musique pompeuse de Tchaïkovski «Tu-Tu-Tulututu-Tulututututuuuu-tu...» et encore plus de ce foutu merdeux temps des fêtes!
Parce que trop des patients du Docteur Saul ont une famille absente, blessée, éclatée et se sentent encore plus trahis et seuls.
Parce que ceux qui n'ont pas ces enfants si désirés les pleurent encore plus fort.
Parce que ceux qui sont sans amoureux ressentent encore davantage ce manque d'amour.  
Et que tous, ils trainent sous le trop mince épiderme du Docteur Saul «Magie, magie, quand tu nous tiens... mon oeil!».


2.


Pourtant, dans le froid absolu de ce petit-matin à -25 degrés Celsius, quelque chose de l'enchantement de Noël vient bel et bien titiller le coeur de Saul.  Sur le chemin de la clinique, en bordure du Bassin Louise, la froidure se condense sur l'eau du fleuve.  La lumière violente transperce la rétine de Saul, figé devant cet horizon  de cargos et de traversiers immobiles, en suspens entre le voile de brume et la fumée des longues cheminées de la papetière voisine.  Le  Fleuve St-Laurent ondule au travers les immenses silos du Vieux Port et la nappe mouvante des glaces blanches.   Il file rejoindre la ligne parfaite que dessine tout au loin le pont de l'Île.  Et sous les pas de Saul, le crissement sec de la neige glacée «criccraccriacrac» lui rappelle très exactement le bruit que fait le papier de sa table d'examen.   

À chaque nouveau patient, Docteur Saul tire sur le rouleau du papier usé, le déchire de sa main gauche, le roule en boule de ses deux mains, attentif au «criccraccricrac» et le jette aux poubelles. Est-ce que Saul est vraiment le seul à écouter, au-delà du staccato des violons et de la harpe féérique du Casse-Noisette, la musique unique de son quotidien de Docteur?  Est-ce que Saul est vraiment le seul à voir la beauté de ce GRAND PAS DE DEUX qu'est l'examen physique avec ses patients?

Ce 24 décembre, dans la mélodie du papier, dans le ballet des bras, des mains, des doigts,  dans le tumulte de la respiration du coeur «Boumboum! Boumboum!» et des poumons «Iiiiiiiinspire! Expiiiiiiiiiiiiire»  qu'il écoute dans une certaine forme de recueillement (parce qu'un coeur, ce n'est pas rien), Saul appelle les dossiers P345687 et P345688.  Avec dans sa voix d'hiver, tout ce à quoi il résiste dans ces fêtes de la Nativité et du Nouvel An. 

-Mme Boukakat et bébé Georgette, salle C! Mme Boukakat et bébé Georgette salle C!


Raison de consultation: température

Bébé Georgette, 66 cm à peine,  est la septième d'une grande fratrie congolaise.   Sous son pyjama de cotonnade brossée rose fushia, sa peau noisette et ses boucles crépues illuminent le bureau de consultation fade et impersonnel du Docteur Saul. 

-Mme Boukakat! Georgette est un véritable chef-d'oeuvre! s'exclame le Docteur Saul, malgré les mouvements visiblement anormaux de ses bras et de ses jambes.

-Docteur, j'ai peur!   Chaque fois qu'elle fait une peu de fièvre, après la grave pneumonie d'il y a deux mois et tout le reste que vous connaissez  bien,  je deviens trop inquiète! lui dit Mme Boukakat, avec cet accent chantant qui fait rougir de plaisir les tympans du Docteur Saul.

Docteur Saul examine méticuleusement bébé Georgette, bien assise sur les genoux de sa maman.  Mme Boukakat effleure son enfant de sa grande main odorante, déployée comme un palais sur la tête de sa fille.  Lui caresse le front, sans épargner une seule de ses bouclettes serrées.  Mme Boukakat glisse près des deux oreilles de son bébé des perles de mots d'amour qui consolent.  Fixe ses deux prunelles droit dans le fond de celles de la petite, protégeant son corps fragile avec l'immensité de son âme de mère.  Bébé Georgette, tout juste six mois et déjà trop souvent meurtrie dans sa chaire par les hasards de sa petite vie, lui sourit longuement.  Babille vers le Docteur Saul.  Et lui tend même ses dix doigts.

Devant l'inatteignable et impossible amour de La Mère et L'Enfant malade,  et dans ce regard épuré de violence, de trahison, de failles et de passions, Saul retrouve enfin NOËL, sauvé par...


L'Âme-Noisette

... de bébé Georgette, qu'il retient longtemps dans ses trop grands bras.


 





mercredi 4 décembre 2013

(5)Saul, as-tu de l'âme?



«Le Docteur Saul a une femme, Ninon, qu'il adore.  Il a deux enfants adolescents, Valeria et Lou, d'un précédent mariage, un chien Paul et deux chats sans-nom.  Pourtant, cet homme intranquille se retrouve dans une forme douloureuse de vertige devant les mille âmes que tout bon médecin de famille doit avoir à charge.  Les mille et une âmes qu'il côtoie, jours après jours, avec exaspération, tristesse, retenue, élan et tendresse.  Mille et une âmes qui se feront l'écho du destin intime du Docteur Saul...»






 Saul, as-tu de l'âme?

Le Cid, Corneille 1636





1.

C'était à croire que Saul avait perdu la tête!   

Pourtant, sa tête bien soutenue par ses rhomboïdes et ses supra-épineux, se tenait relativement droite sur le cou.  Elle n'allait pas encore de travers «Mais où ai-je la tête?» égarée et seule sur les bas-côtés du chemin.  Et personne n'avait encore considéré la trépanation, ou la simple lobotomie, en traitement de choix pour les têtes en l'air.  On pouvait donc bel et bien affirmer que la tête du Docteur Saul tenait essentiellement le coup.

N'en déplaise à Ninon!  

-Saul!  Tu es complètement dingue ou quoi?  Tu ne vas tout de même pas partir dans ce froid transsibérien?  Ou bien tu es en train de devenir un véritable hyperactif totalement décompensé, ou bien on ne fait pas assez l'amour,  ou encore tu tentes d'activer à la puissance dix ta trop petite réserve de sérotonine pour ne pas sombrer dans la dépression!  C'est quoi ton problème à la fin? s'exclame Ninon, interloquée devant le look de joggeur de Saul.  Emmitouflé de pieds en cap,  Saul ouvre la lourde porte de chêne massif, laissant entrer le vent très cru de ce nouvel hiver sous la jupe de soie rose de Ninon.
«Fffffffffffffffffffffffffouuuuuuuuuuuuuuuuuuu....»
 

Ninon, en véritable Ostendaise bercée jusqu'à plus soif par le couinement des crevettes grises, le glapissement des soles de Douvres et par le pépiement d'oiseaux des printemps précoces, n'a jamais rien compris à la beauté de l'hiver.  Et à la démesure du silence de son heure bleue. 


Bleu, de Klein

Parce qu'à l'instant précis où s'étiole le jour, quelque chose du monde s'arrête enfin pour laisser vivre  tous ceux qui nous ont précédés dans la mort.  L'hiver seul pouvait leur fabriquer cette délicate maison et transmettre la vibration bleu profond de leur amour.  Pour Saul, l'hiver était le lien le plus bienveillant entre les vivants et tous les autres.  

-Mais Ninon, c'est toi, oh! ma délicieuse! qui devrait essayer de comprendre le bonheur de l'hiver!  Je pense bien que rien, sinon ton magnifique corps de grégousse, ne me rebranche les synapses et ne me lave le mésencéphale comme courir dans le grand froid! rigole Saul avant de s'engouffrer dans le nordet tout tacheté de blanc.

2.

Saul, bien ravigoté, arrive à la clinique sans retard cette fois.  Ce moment de puissance où les endorphines pétillent, donnant la curieuse et jouissive impression que nous demeurerons éternellement au-dessus de la mêlée, n'aura pas fait long feu pour le Docteur Saul.

-Solange!!!! C'est quoi ces 40 fax de demande pour des nouveaux patients vulnérables que vous avez placés sur mon bureau?  Ça va pas la tête ou quoi!

-Oui, oui... je sais, Docteur Saul! J'avais bien un peu peur de votre réaction!  Mais vous savez bien comme ils sont mal pris avec tous ces pauvres patients si malades et sans médecin!  glisse Solange, d'une voix implorante.   L'infirmière de liaison a pris soin de choisir ceux de notre territoire! Je crois bien que vous devrez faire encore une nouvelle fois preuve de coeur, Docteur Saul!

-Mais enfin Solange!  Je ne suis tout de même pas Mère Térésa!  Et encore moins moine bouddhiste!   Vous pouvez être certaine que je suis TRÈS à risque de burnout de compassion et de détresse empathique si on en demande trop à ce vulgaire coeur!!!!  Et puis merde, MOI AUSSI je suis vulnérable à la fin!!!!!

Le Docteur Saul s'ébroue pour chasser sa frustration.  Et sa peur.   Il rajuste sa cravate de soie marine, se lisse les tempes, cligne trois fois de ses longs cils de biche, s'humecte les lèvres, resserre la ceinture de son pantalon,  essaie de se calmer les nerfs, n'y arrive pas.  Il appelle le dossier P123123 de sa voix pathétique, celle des mauvais moments.

-Monsieur Jean T., salle C!  Monsieur Jean T. salle C!

Raison de consultation: cervicalgie aigüe 

Monsieur Jean T. arrive complètement livide dans le bureau, le cou soutenu par un collier orthopédique.  Quelque chose dans son regard dévoile sans détour la détresse.

-Bonjour monsieur T.  Mais qu'est-ce qui vous est arrivé?  Vous m'avez l'air vraiment mal en point? demande le Docteur Saul, oubliant soudainement tout le reste.  Happé tout entier par le regard de Monsieur T.

- Il y a dix jours, un soir après le souper, j'étais absolument certain de faire une crise de coeur.  J'avais une douleur intolérable irradiant partout dans mon thorax et mon bras gauche.  À l'hôpital, ils m'ont observé des heures et fait tout le rataplan cardiaque.  Ils ont vraiment cherché mais n'ont rien trouvé.  Mais j'avais toujours aussi  mal. 

-Et alors? 

-Alors, ils ont fini par m'envoyer le physiatre qui m'a examiné en deux minutes et m'a dit que la douleur, ça venait de mon cou.  Ils m'ont prescrit de la morphine, le collier cervical et bye bye à la maison!

-Mais Monsieur T., qu'est-ce qui est vraiment arrivé pour que vous soyez si mal en point?  Et votre fils, comment va-t-il lui alors? questionne Saul, se doutant que la contracture aigüe des muscles et des tendons du cou de monsieur T. venait bien d'autre chose.  Que le cou de monsieur T. parlait à lui seul le langage d'un désespoir qu'on ne peut plus contenir. 

-Le cancer... de mon fils... est... revenu... 

Le Docteur Saul, après avoir longuement écouté et entendu la détresse de ce père, se lève avec lui.  Il aide Monsieur T. à remettre son manteau.  Et, dans la proximité de la douleur de Monsieur T., le Docteur Saul prend son patient dans ses bras et lui donne la bise sur la joue droite.  Monsieur T. la lui rend sur la joue gauche. Les deux hommes se serrent, se regardent et se saluent.  Avec tendresse.  Et sans doute,  avec reconnaissance.

Le Docteur Saul a peut-être la tête ailleurs et le coeur dans les talons, rechignant trop souvent contre son devoir.  Pourtant, devant l'évidence de la souffrance, Saul, sans même s'en rendre compte,  devient un peu cet autre.  Au plus près de l'autre. Et personne, non personne ne pourra jamais le lui demander...

Saul, as-tu de l'âme?




«Dans le cerveau, l'empathie seule est un moteur sans eau qui brûle. Ce qui manque, c'est la chaleur humaine. Prendre l'autre dans ses bras est un baume qui empêche le burnout. Le cerveau pallie alors la détresse empathique.»
Matthieu Ricard, Plaidoyer pour l'altruisme La force de la bienveillance, 2013