samedi 26 octobre 2013

(2)Pieds nus dans ton âme


«Le Docteur Saul a une femme, Ninon, qu'il adore.  Il a deux enfants adolescents, Valeria et Lou, d'un précédent mariage, un chien Paul et deux chats sans-nom.  Pourtant, cet homme intranquille se retrouve dans une forme douloureuse de vertige devant les mille âmes que tout bon médecin de famille doit avoir à charge.  Les mille et une âmes qu'il côtoie, jours après jours, avec exaspération, tristesse, retenue, élan et tendresse.  Mille et une âmes qui se feront l'écho du destin intime du Docteur Saul...»






Pieds nus dans ton âme






1.
  
Le chien Paul, était une chienne.  Sous son pelage de laine bouclée où même les doigts menus de Lou et de Valeria ne pouvaient se faufiler, le sexe femelle du chien Paul, couleur boutis provençaux, avait totalement passé inaperçu. 

-Mais vraiment, vous êtes des parents dégénérés, à la fin! Comment voulez-vous que je vous fasse confiance question sexualité, si vous n'êtes même pas foutus de déterminer un sexe de chien? Avait ragé Valeria, ses quinze ans globalement sur les nerfs.  Et beaucoup sur les leurs.

Quant au chien Paul, sa présence sexuellement ambigüe semblait lui passer comme l'eau sur le dos d'un canard.  Paul était somme toute une chienne very gentleman. Elle ne s'offusquait jamais de son anonymat sexuel, qu'elle portait dans une forme de grâce assez inspirante.   Surtout pour une fille.  Et encore plus pour Valeria, obsédée de mascara, de corps parfait, de poils à la carte, de sourire nage-synchronisée, de qui est la plus belle ou la plus populaire ce qui revient pas mal au même et de longs cheveux mordorés, type épagneul. 

-Tu crois Ninon, que Valeria a vraiment toute sa tête?  Est-ce que je ne devrais pas lui faire consulter un psychologue? avait demandé Saul démuni, un jour où Valeria avait atteint des paroxysmes de mauvaise humeur et de vacuité existentielle devant l'éruption soudaine d'un furoncle sur son visage. 

Qui a le droit? Qui a le droit? Qui a le droit de faire ça à un enfant/ Qui croit vraiment c'que disent les grands/On passe sa vie à dire merci/ Merci à qui? à quoi? À faire la pluie/ Et le beau temps/ à des enfants, à qui l'on ment» avait alors chanté Valeria, forçant sa très jolie voix, accompagnée de sa guitare et de la partition de  Bruel. 
Saul avait craqué.  Devant sa talentueuse Valeria qui ressemblait à s'y méprendre à Carla Bruni.  Au lieu de lui passer ce savon bien mérité, de lui expliquer que l'obsession de son image était complètement névrotique et la mènerait tout droit à un grand mur trop dur, Saul avait penché sa tête vers la droite.  Tout comme le chien Paul.  Tous les deux étonnamment synchrones dans leur béate admiration.
- Docteur Saul, je crois que le psychologue, c'est bien vous qui devriez le consulter! Je dois avouer que je doute sérieusement des méthodes pédagogiques appliquées à l'éducation de la fille adorée de mon docte époux, avait commenté Ninon devant le tableau, le sourire dévoilant ses dents très blanches.

2.

 -On devrait peut-être envoyer Valeria pour un traitement de réflexologie, tu crois pas Ninon? On peut, parait-il, guérir des tas de trucs avec cette médecine alternative!  Les furoncles, les menstruations douloureuses, l'anxiété,  bref... peut-être qu'il y aurait bien un point à masser dans ses pieds pour qu'elle lâche enfin ce foutu miroir et fasse autre chose de ses journées? dit Saul enthousiaste, convaincu soudain d'apporter à Ninon la solution à tous leurs maux d'adolescents.

Dans cet étrange dessin de deux pieds, le gauche et le droit, chaque organe du corps est représenté en un seul petit point bien précis.  À un dixième de millimètre près.

Le cerveau est dans les dix orteils.
Le thymus et le plexus solaire, à la base du premier métatarse.
Le nerf sciatique dans les talons.
Du coeur pourtant, aucune nouvelle.
Encore moins de l'âme...

-Mais Saul, laisse-la tranquille!!! Ses deux pieds, elle les massera bien en dansant! Comment peux-tu être ce médecin si délicat, sensible et empathique et ne rien comprendre de ce qui forme véritablement l'âme des jeunes filles? Lui répond Ninon, enlaçant son mari de son regard amoureux.

Saul est inquiet.  Inquiet de ne pas savoir être le bon papa pour Valeria.  Inquiet de ne pas poser les bons gestes pour la mener sans heurt jusqu'à son bonheur de femme.  Il se rappelle ce dernier vendredi après-midi de travail.  Son sarrau amidonné de blanc craque beaucoup moins.  Quelques tâches de sa plume bleue profond, Waterman Paris, souille la pochette de droite.  Le stéthoscope noir étranglant son cou,  Saul se gratte la tempe gauche en ouvrant le dossier P43555555 et P435555556

-Pour Sophie et June, salle C!  Sophie et June salle C! Lance le docteur Saul, vendredi 16:47 minutes, sa voix trahissant (pour ceux qui savent bien écouter) la lassitude d'une semaine trop intense et son indescriptible besoin de beauté. 


Raison de consultation: examen mental

«Et merde....»
Sophie est la patiente du docteur Saul depuis bientôt quinze ans.  Ainsi que l'ensemble de sa désastreuse famille. 

-Bonjour Docteur Saul, ça fait trop longtemps que je ne vous ai plus vu?  Je vous amène June, regardez comme elle a grandi?

-Bonjour June, je t'ai connue toute bébé et maintenant te voilà une belle grande fille de 14 ans.  Qu'est ce que je peux faire pour toi aujourd'hui, Sophie?  Demande le docteur Saul, ému sans pourtant le vouloir en se rappelant sa propre fille.
-J'étais venu vous la montrer!  Vous avez vu comme elle est grande et mince, elle est vraiment mince hein Docteur Saul?  June est super sportive.  Elle est dans le club de basket, celui de course à pied et de natation.  C'est une première de classe et elle lit tout le temps.

-Félicitation à toi! Lui  répond le Docteur Saul, tout en douceur.

-Et puis moi, j'ai DÉFINITIVEMENT coupé avec mon père qui a voulu me tuer il y a un an! Il a voulu m'étrangler et...

-Sophie, peut-être devrais-tu me parler de tout cela une autre fois quand tu seras seule...
coupe Saul, tranchant.

-Non, non, ça ne lui dérange pas à June.  De toute façon, elle était là quand c'est arrivé et c'est grâce à elle que je ne suis pas morte.  Hein, mon bébé?

-silence-

-Et puis, je me suis prise en main et j'ai fait un cours de comptabilité et je travaille depuis un mois, regardez, June vous a apporté  mon certificat pour vous le montrer.  Elle est bien fière de sa maman hein, June?  C'est vraiment elle qui m'a soutenue et encouragée.  Sans elle, j'aurais jamais été capable de passer de cinq mille à vingt mille dollars par année...  Je capoooooote!  C'est vraiment ma fille qui m'a soutenu depuis le début...  Et c'est elle aussi qui me pousse à marcher plus pour perdre du poids et c'est vraiment ma meilleure amie et...

Saul sent la nausée en reflux acide, tranquillement monter dans la partie supérieure de son oesophage.  La bile vient affluer jusqu'à ses dents et ses lèvres.  Saul s'éponge le front.  Les minutes «tic-tac-tic-tac» de sa montre explosent douloureusement dans son cerveau.

-Tu sais Sophie, ta fille ne doit pas être ton amie.  Tu es sa maman.  Il ne faut pas l'oublier. Et tu dois laisser June vivre sa vie de jeune fille...

June demeure silencieuse.  Aucun mot ne traverse son beau sourire de Juin ni ses yeux noisettes.  

«OH! PUTAIN!»
«June, ma pauvre petite June!  Tu n'as pas la chance d'être cette Valeria si mieux aimée que toi!  Tu es seule, toi, si seule,  et tu devras toujours marcher...»

Pieds nus dans ton âme

mardi 15 octobre 2013

(1)Elle est une âme amoureuse

«Le Docteur Saul a une femme, Ninon, qu'il adore.  Il a deux enfants adolescents, Valeria et Lou, d'un précédent mariage, un chien Paul et deux chats sans-nom.  Pourtant, cet homme intranquille se retrouve dans une forme douloureuse de vertige devant les mille âmes que tout bon médecin de famille doit avoir à charge.  Les mille et une âmes qu'il côtoie, jours après jours, avec exaspération, tristesse, retenue, élan et tendresse.  Mille et une âmes qui se feront l'écho du destin intime du Docteur Saul...»




Elle est une âme amoureuse

Cinq femmes et deux chats Alfred Pellan
  



1.

Ninon, la femme du Docteur Saul, aime lui faire l'amour.  Peut-être plus encore que jazzer sa clarinette.  Peut-être encore plus que les films de Woody Allen ou les romans de Véronique Ovaldé.   Plus que leur chien Paul et que leurs deux chats qui n'ont pas de nom.  Pour Ninon, vivre sans nom est la forme la plus aigue de la liberté.  Dans leur chambre blanche qui laisse un peu respirer l'âme intranquille de Saul, Ninon nage nue dans le regard de désir de son mari. 

- Saul... Saul... comme je t'aime... chuchote à peine Ninon, de sa voix de contre-alto grave et profonde, sa voix rauque de Gitanes, sa main droite caressant lentement le ventre de Saul.

Devant la beauté lilas et bleue du corps de sa femme, Saul ne résiste pas. Il glisse ses prunelles le long de la nuque déliée de Ninon.  Quelques perles de la sueur de sa femme tache ses paumes. Les cuisses de Ninon sont aussi chaudes et profondes que sa voix. 

-Tu es magnifique ma Ninon, ma femme adorée...

Saul sait que Ninon est sa seule force.  Sa bénédiction.  Que sans le chien Paul, les deux chats sans-nom, que sans Valeria et Lou, ses deux enfants adolescents de son premier mariage avec Helena, il ne serait sans doute qu'une espèce de colonne-dorsale sans échine. Un tas de muscles et de chaire  sans fluide.  Sans lymphe.  Un simple corps sans âme...  Saul sait bien que sans ce cocon de tendresse infinie, il ne serait rien.  Il sait que son bonheur ne tient qu'à un fil.  Un fil dont il ne peut tenir le bout.

«Et merde, qu'est-ce qui lui a pris à ce God de nous faire une vie comme ça, putain?...»
se demande souvent Saul, les sourcils en accent circonflexe, assis jours après jours devant ses mille et un patients affamés, assoiffés de quelque chose qu'il n'arrive pas à leur donner.  Ses patients qui lui donnent si souvent la nausée.  Et le vertige.
«Iiiiiiiiiiiinspire-Expiiiiiiiiiiiiiiiire-Iiiiiiiiiinspire-Expiiiiiiiiiiiiiiiire...» se répète-t-il comme un mantra complètement inutile devant la salle pleine à craquer. Saul masse maladroitement son trapèze gauche. «Allez petites épaules, vous pouvez y arriver.  On en descend une et hop! On en descend une autre! Hop, hop!  Voilàààààà.... très bien!!!!» 
Saul respire trois secondes.  À peine plus de quatre, «1-2-3-4», Ninon imprimé dans son cerveau.


2.


- Ce ne sera pas oui, ni non, docteur Saul! Lui avait-elle répondu en riant quand, il y a cinq ans, il lui avait demandé si elle lui prêterait un peu de son coeur, en retour de son élan amoureux.  Saul avait été quitté par Helena, sa première femme. Et puis Ninon avait été une évidence qui avait fait craquer toutes les défenses du maladroit Saul, ses lunettes de myope pendant au bout de son trop long nez.

-Si je m'étais appelée Pénélope, je t'aurais peut-être attendu mille ans! Si cela avait été Maria, comme la Callas, je t'aurais chanté que l'amour est enfant de bohème! Mais je m'appelle Ninon, mon pauvre docteur Saul... Alors, commence donc par m'embrasser et puis pour le reste, on verra bien.... 
-Alors d'accord, vient ma délicieuse petite ni-oui-ni-non, je te ferai bien changer d'idées! T'inquiète! Les docteurs ont plus de mille et un trucs dans leur trousse... avait dit Saul, enlaçant les épaules souples de Ninon.  Il avait glissé les pulpes de ses doigts sous son col-roulé de laine rêche.  Et ils avaient brulés.

Le docteur Saul s'ébroue, très exactement comme le chien Paul,  pour chasser Ninon de ses neurotransmetteurs.  Saul ajuste son sarrau blanc parfaitement propre «crac-crac-crac».  «Qu'est-ce que tu es vieux jeux tout de même Saul avec tes foutus sarraus trop raides! Et en plus, c'est moi qui s'y colle et qui doit toujours les repasser et les amidonner! Je déteste vraiment être la femme du Docteur!!!» lui souffle trop souvent sa Ninon, à peine moqueuse.  Saul relève ses lunettes rondes, entre son index gauche (Saul est gaucher) et la base de son nez, ouvre le dossier numéro P900230546. 

- Mme F. salle C!  Mme F., salle C. appelle-t-il d'une voix soudain claire et assurée.  Une voix qui chaque fois, le surprend.

Raison de Consultation: Insomnie


Mme F. arrive avec dans le visage, toute la tristesse du monde.  C'est tout bête d'écrire ça.  Mais quand toute la tristesse du monde ouvre la porte un lundi matin, 8:43 minutes, ça résonne partout.  Du bout des cheveux jusqu'au bout des dix orteils.   «Blingggggggggggggggg!!!!!!!»  Cette espèce de tristesse, terne et sans écho, le docteur Saul tout de suite la reconnait.  C'est bien celle qui lui a plombé les baskets pendant si longtemps.

-Alors Mme F., mais qu'est-ce qui se passe pour vous ? Pourquoi ne dormez vous pas bien?

-Mon mari m'a quitté... Ça fait cinq mois.  J'essaie de me divertir, je joue aux cartes avec mes voisines, par chance qu'il y a mon fils adolescent mais je n'y arrive pas.... je n'y arrive pas....

-Et c'est quoi qui est le plus difficile pour vous dans cette rupture, alors? Qu'est-ce qui vous fait le plus de chagrin? Est-ce que c'est la solitude? Est-ce que c'est le sentiment d'avoir été trahie? Est-ce que ce sont les soucis financiers?

- ... Mais... Non... Vous savez mon mari, c'était un bon mari.  Un homme bon.  Ça ne veut rien dire qu'il soit parti avec une autre.  Nous avons pourtant vécu heureux pendant quinze ans.  Mon mari...  Je l'aimais... Je l'aimais, tout simplement...

«Et merde.....» pense Saul, devant Mme F., démolie de larmes et de cernes hortensias, toutes les insomnies du monde marquées sur son visage tendu.

Le docteur Saul n'a pas grand-chose dans sa trousse pour panser sa tristesse, en ce lundi froid, ce lundi matin sans manière ni élégance.  
Pas de médicament.
Pas de drainage d'abcès.
Pas d'inflitration.

Rien...

Parce qu'il n'existe aucun remède pour Mme F. 



Elle est une âme amoureuse  

dimanche 13 octobre 2013

synopsis

Le Docteur Saul a une femme, Ninon, qu'il adore.  Il a deux enfants adolescents, Valeria et Lou, d'un précédent mariage, un chien Paul et deux chats sans-nom.  Pourtant, cet homme intranquille se retrouve dans une forme douloureuse de vertige devant les mille âmes que tout bon médecin de famille doit avoir à charge.  Les mille et une âmes qu'il côtoie, jours après jours, avec exaspération, tristesse, retenue, élan et tendresse.  Mille et une âmes qui se feront l'écho du destin intime du Docteur Saul...

NB: Toute ressemblance avec des personnages réels est purement fortuite.